Cartographier les travaux récents sur la littératie : analyse de la cumulativité des travaux
Le 19 novembre 2025 s’est tenu, à l’Université du Québec à Montréal, le 26e Séminaire sur la littératie médiatique multimodale, intitulé Cartographier les travaux récents sur la littératie. Son premier objectif était de dresser une cartographie des travaux récents dans le domaine; le second, d’examiner la manière dont ces travaux se répondent et, plus précisément, de repérer les zones du champ où les connaissances produites peuvent être mises en relation et envisagées dans une perspective de cumulativité. Dans la foulée de cet exercice, une note de recherche a été rédigée par Gwénaëlle André et Jean-Pierre Mercier.
Cette première cartographie nous est toutefois apparue nécessairement incomplète, puisqu’elle reposait sur les travaux présentés à l’occasion d’un seul séminaire. Plusieurs personnes présentes dans l’auditoire ont d’ailleurs manifesté le désir de contribuer à l’exercice et d’y inscrire leurs propres travaux. Ces échanges ont fait ressortir l’intérêt de poursuivre et d’élargir la démarche, afin d’enrichir progressivement la cartographie des perspectives qui structurent actuellement les recherches sur la littératie.
Le 27e Séminaire du Groupe de recherche en littératie médiatique multimodale poursuivra donc les travaux amorcés. L’ensemble des personnes chercheuses du champ sont invitées à manifester leur intérêt à présenter leurs travaux lors de cet événement. Les personnes intéressées seront invitées à prendre connaissance de la note de recherche, puis à montrer comment leurs travaux rejoignent, prolongent, nuancent ou déplacent l’une des perspectives qui y sont dégagées, ou encore à proposer une perspective qui n’y apparaît pas.
Afin de préparer collectivement le séminaire, les personnes qui manifesteront leur intérêt à présenter devront soumettre à l’avance un ou quelques textes fondateurs qui posent les bases conceptuelles ou théoriques de leur perspective sur la littératie. Ces textes permettront aux participantes et participants de prendre connaissance, en amont du séminaire, des principaux ancrages théoriques mobilisés et contribueront ainsi à approfondir les échanges sur les convergences, les complémentarités et les points de tension entre les différentes perspectives. L’ensemble des références partagées serviront à constituer collectivement une bibliographie sur le sujet, laquelle sera rendue accessible sur le site LMM.
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Vers une cartographie de la recherche francophone en littératie basée sur la cumulativité des savoirs | Note de recherche
Nous cherchons à cartographier ce qui se passe au niveau francophone en matière de recherche sur les littératies. Lorsque l’on parcourt, métaphoriquement, ce champ de la recherche, ce terme désigne des zones de savoirs contrastés, c’est-à-dire des ensembles conceptuels et méthodologiques qui construisent différemment ce que l’on sait au sujet de la littératie. Du côté de la littérature scientifique anglophone, comme l’ont montré Bélisle et Bourdon (2006), ce terme peut alors désigner soit les compétences en littératie, les pratiques sociales de l’écrit ou l’alphabétisation. Dès lors, seule une lecture attentive des textes permet de savoir lesquels traitent d’un même objet et peuvent contribuer à la cumulativité des savoirs sur cet objet.
La présente note de recherche est issue du 26e séminaire de l’Équipe de recherche en littératie médiatique multimodale qui s’est tenu le 19 novembre 2025 à l’Université du Québec à Montréal. En préparation du séminaire, chaque personne participante devait transmettre à l’avance deux textes, l’un qu’elles ont écrit, l’autre portant sur les fondements théoriques de leurs travaux. De plus, il a été demandé à chacune de répondre à la question suivante. Qui fait quoi et comment procède-t-on pour produire les savoirs sur la littératie? Ces deux demandes avaient pour but de situer chaque communication dans le champ de la littératie en fonction de leurs fondements théoriques et épistémologiques, puis de repérer les zones de savoirs où la cumulativité est possible. Partant de la documentation transmise et de la demande de précision faites aux personnes participantes concernant leur épistémologie de recherche, le but de la présente note est de poser les bases, certes provisoires et à réviser, de la cumulativité des savoirs sur la littératie, en vue de cartographier les zones de savoirs du champ.
Lorsqu’il est question de développer une cumulativité des savoirs en sciences humaines et sociales, on peut considérer les savoirs comme faisant partie d’un très vaste domaine régi par un pluralisme sous contraintes théorique, méthodologique et empirique (Berthelot, 2003). Ces contraintes balisent les possibilités d’une mise en commun, et donc de cumulativité des savoirs produits. Dans sa forme élémentaire, la cumulativité désigne « la possibilité de comparer deux états du savoir, alternatifs ou successifs, et d’évaluer si on en sait “plus” dans l’un que dans l’autre» (Walliser, 2009, p. 7). Cette définition engage deux opérations intellectuelles, et donc méthodologiques, au cœur du travail de repérage de la cumulativité. D’une part, le repérage de la cumulativité du savoir fait appel à la méthode de comparaison. D’autre part, ce repérage implique une analyse critique sur le savoir produit. Ces deux opérations intellectuelles vont de pair. La comparaison est la stratégie générale appliquée ici à un corpus de productions scientifiques. L’analyse critique peut être vue comme une méthode faisant appel à la comparaison de certains aspects du corpus étudié en vue de les consolider ou de les réviser. L’analyse critique peut inclure, comme nous avons tenté de le faire, une stratégie intellectuelle de «découplage» consistant à «préserver certaines propositions» (Livet, 2009, p. 25) des travaux portés à notre attention. Walliser (2009) suggère de s’intéresser aux objets conceptuels, aux échanges externes qui les façonnent et aux corpus scientifiques. C’est le travail que nous avons tenté de poursuivre en analysant le corpus des documents apportés à notre attention et des échanges qui ont eu lieu lors du 26e séminaire. Plutôt que de tenter un repérage d’une cumulativité additive, « certes gage de cohérence de la théorie et de la stabilité de ses résultats dans un domaine [mais] se payant ensuite par une réduction de leur domaine d’application» (Livet, 2009, p. 23), nous avons privilégié un travail de repérage de la cumulativité dynamique qui nous semble pouvoir rendre compte de la «créativité scientifique» (Livet, 2009, p. 23) des travaux en littératie, notamment de ceux présentés lors du 26e séminaire. Pour Pierre Livet (2009) la cumulativité dynamique s’appuie sur les concepts fondamentaux d’un champ de recherche et sur les résultats qu’ils permettent d’obtenir, mais aussi sur les évolutions de ces concepts et résultats découlant de la créativité scientifique et des changements que connaissent l’objet étudié (p. 24). En résumé, le découplage permet de repérer, d’isoler et de comparer les éléments des propositions scientifiques susceptibles d’être cumulés, tout en portant attention à leur caractère changeant, donc dynamique.
En rédigeant la présente note de recherche, nous avons aussi eu à faire un choix terminologique pour désigner l’objet qui nous préoccupe. Certaines personnes qui ont participé au séminaire ont présenté leurs travaux sur la littératie, d’autres sur la littératie médiatique multimodale et d’autres encore sur la littératie numérique. Pour rester fidèle au titre du séminaire, nous adoptons dans cette note de recherche l’expression littératie médiatique multimodale (LMM), qui englobe ici la littératie et la littératie numérique. Cette terminologie, bien que pratique, risque cependant d’occulter l’influence d’acteurs majeurs du numérique, tels que les consortiums technologiques, dont les GAFAM.
La présente note de recherche présente les différentes perspectives sur la LMM auxquelles peuvent être associées les différents travaux discutés lors du 26e séminaire, selon leur position ontologique (ce qu’est la LMM) et épistémologique (soit le point de vue théorique et méthodologique à partir duquel l’objet LMM est construit). Dans un premier temps, nous revenons sur la communication de Nathalie Lacelle et de Marie-Michèle Grenon, que nous associons à la perspective des compétences. Dans un deuxième temps, sont présentés la perspective socioculturelle et les travaux qui lui sont associés, soit ceux d’Isabelle Rioux, de Jean-Pierre Mercier, de Josiane Parent et de Marie-Jeanne Blain. Troisièmement, les travaux de Gwénaëlle André, Jean-François Boutin et d’Ylva Lindberg sont discutés en lien avec le filon post humaniste de la perspective critique. Mais d’abord, nous revenons brièvement sur l’émergence et l’évolution du construit de littératie dans le vaste champ des études et des recherches sur cet objet.
Cette perspective nous amène à considérer les compétences ou les aptitudes que les personnes sont réputées devoir acquérir pour naviguer dans les pratiques quotidiennes avec les technologies numériques. Elle possède ainsi une dimension normative importante. Toutefois, considérer la littératie multimodale et médiatique uniquement comme une compétence individuelle néglige non seulement la relation affective et incarnée des personnes avec le langage écrit et les différentes modalités sémiotiques avec lesquelles elle s’articule pour créer du sens, mais aussi l’imbrication des technologies, dont le langage écrit, dans les aspects sociaux, culturels et contextuels de la vie des personnes.
Intitulée Exploration des concepts de la littératie de la XR, la communication de Nathalie Lacelle et de Marie-Michèle Grenon s’est appuyée sur une définition élargie et adaptée des compétences traditionnelles en LMM, tout en intégrant les spécificités des environnements numériques et immersifs. La littératie de la réalité étendue (XR) y est présentée comme une extension des compétences cognitives, subjectives, sémiotiques, multimodales, sociales et critiques — issues de la littératie conventionnelle — enrichies par des dimensions propres au numérique. Ces dernières incluent des compétences techniques (maîtrise des dispositifs), gestuelles (interactions physiques avec les interfaces), sémiotechniques (compréhension des systèmes de signes dans un contexte technologique), ainsi que des compétences technolittéraires et technodocumentaires, qui articulent les dimensions technologiques et narratives ou informationnelles des œuvres numériques. L’originalité de cette approche réside dans son adaptation aux expériences uniques offertes par la XR, comme l’immersion, l’interaction en temps réel, et la navigation dans des espaces virtuels.
La définition proposée par Lacelle et Grenon (2025) met particulièrement l’accent sur le développement de nouvelles habiletés essentielles pour interagir avec la XR : des capacités représentationnelles (agencement multimodal et spatialisé des éléments) aux compétences perceptuelles (sentiment de présence et d’immersion), en passant par des compétences sensorielles, navigationnelles, actionnelles, et interactionnelles. Ces habiletés visent à permettre aux utilisateurs de s’orienter, de manipuler des objets virtuels, de comprendre les informations multimodales, ainsi que d’évaluer de manière critique et éthique les contenus et les expériences en XR. L’objectif est de former une littératie inclusive, qui tienne compte des potentialités technologiques tout en restant ancrée dans une réflexion sur les impacts sociaux, émotionnels et cognitifs de ces environnements immersifs. Cette définition souligne ainsi la nécessité d’une approche holistique, combinant savoir-faire technique, créativité, et esprit critique pour naviguer et créer dans les mondes virtuels.
C’est à cause de la récurrence du terme compétence dans leur communication que nous associons provisoirement le résultat de leur travail à la perspective des compétences. Le caractère exploratoire de ces résultats préliminaires et la prise en compte de la complexité de la littératie par l’intégration des spécificités des environnements numériques et immersifs nous laisse penser que les développements des travaux de ces chercheuses permettront d’affiner nos catégories d’analyse. En attendant cette formalisation des catégories, et en guise d’aide-mémoire, nous retenons d’essayer, dans une version ultérieure de la présente note, d’imaginer les propositions de Lacelle et de Grenon à la jonction des trois perspectives exposées dans ces pages, cependant que l’on peut repérer le registre des compétences, celui de la perspective socioculturelle et celui du post humanisme dans le contenu de leur communication.
Dans le même ordre d’idée, des personnes chercheuses, s’inspirant des idées présentées par les Nouvelles Études de la Littératie (New Literacy Studies), et plus particulièrement dans l’essai influent du New London Group (1996), intitulé A Pedagogy of Multiliteracies: Designing Social Futures, élargissent la définition de Gilster de la littératie numérique en tant que compétences multiples, en affirmant que les littératies médiatiques et multimodales sont avant tout des pratiques sociales. Elles soulignent l’importance de comprendre ces pratiques dans leur contexte social, en particulier en relation avec les dynamiques de pouvoir et les relations sociales entourant le langage écrit, même lorsqu’il n’est pas objet de lecture ou d’écriture. Le New London Group ne faisait pas explicitement référence à la littératie médiatique et multimodale, concentrant son essai sur les multilittératies pour fournir un « aperçu théorique des liens entre l’environnement social changeant auquel sont confrontés les étudiants et les enseignants et une nouvelle approche de la pédagogie de la littératie » (p. 60). Pour autant, les chercheurs en littératie numérique se sont fortement inspirés de leurs idées. Luci Pangrazio (2016), par exemple, fait référence au travail du New London Group lorsqu’elle explique que définir la littératie médiatique et multimodale est complexe, car les espaces, les outils et les textes qui conceptualisent les pratiques changent constamment. Ces approches des littératies médiatiques et multimodales, incluant le design et la réinsertion des pratiques numériques dans la sphère sociale, sont cruciales pour comprendre ce que sont les pratiques des personnes avec les technologies numériques et pour envisager leur contexte.
La perspective socioculturelle des pratiques numériques va au-delà de l’observation de ce qu’une personne fait, comme lire les actualités, écouter des podcasts, écrire un texto ou une page de journal intime, dessiner sur un iPad ou rencontrer des amis en ligne. Elle prend également en compte le contexte plus large des personnes ou des instances impliquées dans les relations sociales faisant appel au langage écrit, mais aussi à celles qui ont conçu ces technologies, ce qui est rendu possible sur le plan des pratiques sociales, et ce qui contraint celles-ci.
Lors du 26e séminaire sur la LMM, la communication d’Isabelle Rioux, intitulée Appropriation d’instruments sémiotiques à l’âge adulte : le cas des écrits de métier en formation professionnelle du secondaire, s’est résolument inscrite dans la perspective socioculturelle de la littératie. Cette chercheuse nous a permis de prendre connaissance d’un modèle d’analyse de l’appropriation d’instruments plurisémiotiques, plus spécifiquement des écrits de métier. Ces instruments jouent un rôle auxiliaire au service de l’activité des personnes. Ils sont aussi plurisémiotiques au sens où leur utilisation nécessite l’appropriation de plusieurs systèmes sémiotiques symboliques (vocabulaire, système de cotation, symboles, schémas).
Le modèle proposé par Rioux est ancré à la jonction de la théorie vigotskienne de l’activité et du langage comme instrument culturel qui médiatise l’activité des personnes, ainsi que de la théorie linguistique systémique fonctionnelle de Halliday. La linguistique systémique fonctionnelle s’intéresse à la manière dont l’utilisation du langage répond aux attentes d’une situation, puis s’opère dans les choix des ressources sémiotiques qui font système et avec lesquelles la personne est à l’aise dans la situation où elle se trouve. Ce modèle d’analyse d’appropriation des instruments plurisémiotiques permet d’en dégager les composantes, incluant le savoir comment (opérations psychologiques, normes d’usage, sélection et agencement des ressources), l’agentivité (volonté, faire sien, évaluation de la capacité).
La communication de Jean-Pierre Mercier, intitulée Ontologie sociale et ontologie sociologique des pratiques de l’écrit, s’inscrit dans la même perspective. Le chercheur reprend le concept d’événement de l’écrit, d’abord proposé par Shirley Brice Heath (1982), à partir du concept de speech event, mis de l’avant en ethnographie linguistique par Dell Hymes, elle-même inspirée par l’approche sociale et historique du langage proposée par Vygotski.
Les événements de l’écrit désignent toutes les « occasions dans lesquelles le langage écrit est partie intégrante de la nature des interactions des participants et de leurs processus et stratégies d’interprétation » (Heath, 1982, p. 50). Ce concept a été repris par plusieurs chercheuses et chercheurs du courant des New literacy studies : Street, Barton, Hamilton, Papen, Ivanic, entre autres. À partir d’un exemple de message apparaissant sur une affiche et donnant à voir une combinaison de modes sémiotiques (textuel, graphique) permettant l’interprétation et la compréhension de ce message, Mercier montre comment la méthodologie ethnographique (observation participante, entretiens informels ou semi-dirigés, collecte de documents ou d’artefacts) permet de décrire des événements de l’écrit similaires et de reconstituer progressivement une pratique sociale de l’écrit, par exemple une pratique de l’écrit en matière de santé et sécurité au travail.
La communication de Josiane Parent, intitulée Arrimer l’oral à l’écrit : apports d’un dispositif de négociation pour améliorer la réflexion métalinguistique d’élèves en difficulté en littératie, s’aligne aussi avec la perspective socioculturelle, mais la combine avec celle de la didactique de la grammaire. Les résultats de sa recherche-développement ont conduit à la création et à l’expérimentation d’un dispositif multimodal de négociation de l’orthographe grammaticale. Ce dispositif a été expérimenté auprès d’un public d’élèves du primaire éprouvant des difficultés. L’originalité de ce dispositif est de combiner l’apprentissage de l’orthographe et l’apprentissage de la justification orale de l’oral et l’écrit. En ce sens, cette communication rejoint le constat de plusieurs travaux sur la littératie qui considèrent le langage oral et le langage écrit comme complémentaires et constitutifs des pratiques sociales. Le dispositif présenté par Parent intègre une approche groupale où les apprenants et apprenantes doivent expliquer et confronter leurs choix orthographiques. Au regard des textes de référence sur la littératie, cités par Parent (Keefe & Copeland, 2011; Street, 2003), on repère, dans sa communication, un fort ancrage dans les théories sociales et culturelles de la littératie appliquées à la recherche en didactique de l’écrit.
La communication de Marie-Jeanne Blain a eu pour point de départ la perspective de la littératie comme ensemble de compétences. Toutefois, comme la chercheuse l’a mentionné, cette perspective s’est montrée incomplète lorsqu’est venu le temps de confronter le concept de compétence à la richesse des données empiriques produites par sa recherche. Des personnes chercheuses comme Scribner et Cole (1981) avaient fait des constats similaires qui avaient orienté leur travail vers l’adoption d’une perspective socioculturelle. Plusieurs personnes autrices qui adoptent cette perspective considèrent souvent que les pratiques sociales de littératie incluent les compétences tout en les dépassant largement.
Intitulée Transformation numérique des services publics et communautaires : portrait et enjeux relatifs aux compétences numériques de personnes demandeurs d’asile à la recherche d’emploi à Montréal, la présentation de Blain a porté sur la littératie numérique des personnes en demande d’asile (PDA) en recherche d’emploi. Cette communication a mis en lumière les contextes, relations et pratiques dans lesquelles les compétences en littératie numérique sont à l’œuvre.
La littératie n’y était donc pas réduite à une simple maîtrise technique des outils numériques, mais élargie pour inclure une dimension administrative et bureaucratique. Pour les PDA, l’utilisation du numérique dans la recherche d’emploi implique souvent des défis complexes, comme la compréhension et le remplissage de formulaires en ligne, qui peuvent être anxiogènes en raison de leur opacité ou de leur complexité. Cette littératie s’avère donc située et médiatisée: elle dépend non seulement des compétences individuelles, mais aussi de l’accès à des médiateurs (organismes communautaires, amis, famille, professionnels) – ce qui sous-tend des relations sociales dans les pratiques faisant appel à l’écrit – qui aident à décrypter les informations, à interpréter les questions, et à naviguer dans les systèmes bureaucratiques.
Toutefois, ni la perspective des compétences ni la perspective socioculturelle ne parviennent à saisir les dynamiques nuancées entre une personne et les outils langagiers, dont les technologies numériques, qu’elle utilise. Ces deux perspectives ne mentionnent que faiblement les interactions complexes, les préférences et les processus de décision collective qui façonnent la littératie.
Un secteur relativement récent de la recherche sur la littératie peut aussi être associé à la perspective critique. Ce secteur s’est intéressé à ce qui se passe derrière l’écran et à ce que cela engendre devant l’écran. Tom Lynch (2017) a insisté sur le fait que nous devons explorer le concept de « littératie sous-écranique », qu’il définit comme « les langages computationnels et humains utilisés pour créer des logiciels. Il s’agit de choses comme le code informatique et les API (interfaces de programmation d’applications), qui sont de longues chaînes de données poussées vers et tirées des systèmes » (p. 92). Par conséquent, considérer cette littératie implique également de se concentrer sur les diverses contraintes et opportunités offertes par le code sous-jacent.
Ainsi, en plus des littératies super-écraniques s’affichant à l’écran, ce secteur de la recherche s’est intéressé aux « littératies sous-écraniques » (Golden, 2017 ; Lynch, 2017). Ces littératies englobent les systèmes et processus qui permettent le fonctionnement de ce qui apparaît à l’écran. En reconnaissant la relation entre littératies super-écraniques et sous-écraniques, les chercheurs visent à mettre en lumière les dynamiques plus larges et les relations de pouvoir qui façonnent les pratiques de littératie médiatique et multimodale. Cette perspective élargie permet une compréhension plus approfondie des interactions complexes entre les individus, les dispositifs numériques et les systèmes technologiques sous-jacents.
Influencé par le posthumanisme et le nouveau matérialisme, ce secteur de la recherche sur la littératie nous amène à considérer que le monde matériel n’est pas passif ou simplement réactif aux actions ou intentions humaines. Au contraire, il joue un rôle actif dans la manière dont ces pratiques se déroulent. Cette approche décentre l’humain en se concentrant sur la productivité des relations entre les humains et les plus-que-humains.
Les approches néo-matérialistes et posthumaines permettent de nouvelles perspectives lors de l’analyse de phénomènes tels que l’intelligence artificielle (IA) (Leander & Burriss, 2020). Parce que ces théories repèrent les agentivités des humains et des plus-que-humains dans les rencontres technologiques, elles ont tendance à inclure dans leur analyse la conception de l’interface (Duguay, 2017; Wittkower, 2016) et l’ubiquité du logiciel (Parikka, 2012). Cette perspective, comme le reconnaissent Smythe et al. (2017), « ne promet pas de clarté, d’universalité ou de finalité concernant ces relations ; cependant, elle peut traiter plus efficacement de la complexité des événements dans les contextes éducatifs que nous n’avons pas encore pu prendre en compte » (p. 22).
La présentation de Gwénaëlle André, intitulée Vers une ontologie relationnelle des littératies numériques, a proposé une réflexion sur la manière d’aborder les littératies numériques à travers une lentille relationnelle, inspirée notamment par la philosophie de Gilbert Simondon et une approche sociogénique (Wynter, 2001). La définition des littératies numériques qui émerge ici ne se limite pas à une simple maîtrise technique ou individuelle des outils numériques, donc à une conception limitée de la perspective des compétences, mais tout en incluant ces dernières, rejoint une perspective relationnelle et contextuelle, donc proche de la perspective socioculturelle. Pour André, les littératies sont comprises comme le produit de relations dynamiques entre les individus, les appareils numériques, les plateformes, et les contextes sociaux, culturels et politiques qui les entourent. C’est pour ces raisons que nous associons la présentation de la chercheuse à la perspective critique, dans le sens très large où elle inclut la perspective des compétences et la socioculturelle et les dépasse en portant attention à la matérialité des littératies et des rapports de pouvoir qu’elles instituent.
L’auteure s’appuie sur l’étude de cas de Gary et Instagram pour illustrer comment les processus d’individuation et de concrétisation (l’évolution des objets techniques) s’entremêlent avec les pratiques numériques. Instagram, en tant qu’objet technique, n’est pas neutre : il façonne et est façonné par les usages, les émotions, et les besoins de validation sociale des utilisateurs, tout en collectant et exploitant leurs données. Cette relation productive met en lumière des enjeux comme la datafication, les algorithmes, et les valeurs sous-jacentes aux plateformes numériques. La présentation souligne ainsi l’importance d’adopter une approche diffractive et spéculative pour questionner les littératies numériques, en intégrant les dimensions sociales, culturelles et politiques, et en reconnaissant que chaque individu a une histoire unique avec le numérique.
Quant aux travaux de Jean-François Boutin et ceux d’Ylva Lindberg, nous les associons pour le moment au filon post humaniste de la perspective critique. Dans sa communication intitulée Posthumanisme et littératie contemporaine : un changement d’ancrage culturel, Boutin a rappelé que le paradigme philosophique posthumaniste (Braidotti, 2013 et 2018, Baquiast, 2014, Ferrando, 2018) – et ses nombreuses incarnations pragmatiques, par exemple le postnumérique (Jandric, 2022) – tarde à s’imposer dans le grand espace scientifique (Boutin, 2019), que ce soit en sciences humaines, en sciences sociales ou en sciences de la nature. Des résistances internes légitimes freinent son enracinement au sein des diverses disciplines scientifiques, notamment le très fort héritage culturel humaniste issu des Lumières (Neyrat, 2015). Or l’hyperbole technonumérique qui caractérise, depuis la fin du XIXe siècle, les sociétés dites du savoir force, selon le chercheur, un changement d’ancrage à la fois anthropologique, sociologique, axiologique et, surtout, épistémologique. C’est la culture dans son ensemble (Dumont, 2005) qui évolue et, conséquemment, exige une nouvelle grille d’analyse de l’expérience humaine, que le post humanisme peut fournir.
Lindberg n’a pas pu prendre part au 26e séminaire. Toutefois, la chercheuse nous a transmis son article scientifique, intitulé L’insoutenable légèreté de l’écriture à l’ère postdigitale, à partir duquel elle souhaite structurer son exposé. Cet article porte sur « l’art d’écrire et de raconter une histoire » à l’ère postdigitale, lorsqu’il inclut les usages des intelligences artificielles génératives dans la création littéraire. La chercheuse fait remonter les travaux fondateurs de la littératie médiatique multimodale à l’ouvrage d’Espen J. Aarseth (1997), sur les premiers cybertextes en littérature. À partir du cadre d’analyse de la littérature ergotique et de ses procédés de design de la littérature digitale, Lindberg analyse l’écriture algorithmique à partir des phases de préprocessing, de coprocessing et de postprocessing, au sens où Aarseth les a définies. Lindberg illustre son propos à partir de la documentation afférente à la génération par IAG de deux œuvres suédoises : le recueil de poèmes intitulé Ammaseus horisont et du recueil de nouvelles intitulé Mod och motstand i en foranderlig varld.
Dans la communication de Boutin comme dans celle de Lindberg, la tonalité de la perspective critique portée sur l’analyse des relations de pouvoir n’est pas développée, bien que l’ancrage post humaniste soit au cœur du projet de production de connaissance de ces deux communications. Cette observation nous laisse penser que le découpage de la perspective critique pourra gagner en précision. Pour le moment, nous continuons d’attacher le post humanisme à la perspective critique. Cependant, il se pourrait que l’analyse des travaux sur la littératie en vue de les cartographier gagnerait à traiter distinctement les recherches ayant un fort ancrage dans le post humanisme, surtout lorsque les relations de pouvoir au sein des pratiques ne sont pas prises en compte dans le travail des analystes.
Comme le montre cet aperçu non exhaustif des perspectives sur la littératie, chacune adopte un point de vue théorique différent. Alors que la perspective des compétences considère celles jugées nécessaires à une personne pour fonctionner et s’insérer socialement et professionnellement (cette perspective est d’ailleurs parfois qualifiée de fonctionnelle), les travaux inspirés par le New London Group et les Nouvelles études sur la littératie (New Literacy Studies) mettent l’accent sur les situations dans lesquelles les personnes font appel au langage écrit et aux technologies qui l’accompagne, c’est-à-dire sur les pratiques sociales de la littératie. À cette distinction dualiste de la littératie fréquemment rapportées par les personnes chercheuses du champ (Mercier et Bélisle, 2015; Papen, 2005; Street, 1993), une partie de la communauté de recherche en littératie s’est dotée des outils de la perspective critique, afin d’analyser les changements majeurs et rapides des usages de la littératie pour repérer les façons dont les idéologies et les relations de pouvoir sont instituées dans ces pratiques.
Cette analyse suggère que l’effort de cartographie doit se poursuivre, notamment en affinant la distinction au sein de la perspective critique. L’observation que certains travaux à fort ancrage posthumaniste (comme ceux de Jean-François Boutin et Ylva Lindberg) n’intègrent pas nécessairement l’analyse des relations de pouvoir, soulève la question de l’opportunité de les traiter distinctement pour gagner en précision analytique. Ultimement, en mettant l’accent sur la relation entre les humains et les plus-que-humains, cette approche relationnelle des littératies — telle que proposée par Gwénaëlle André — permet d’intégrer une perception plus collective et, potentiellement politique du concept de littératie, dépassant la seule dimension des compétences individuelles nécessaires à l’exercice des droits.
La prochaine étape de cette recherche devra donc consolider ces zones de savoirs pour formaliser une cartographie qui reflète non seulement la diversité du champ, mais aussi son potentiel d’enrichissement mutuel et son évolution constante face aux transformations techno-sociales.
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